Le renouveau des écoles protestantes, par Luc Bussière

Colloque des Associations Familiales Protestantes/octobre 2012

intervention de Luc Bussière



La question des écoles protestantes

Nous sommes tous témoins de cette crise de confiance dans la société française, crise de confiance, c’est à dire « crise de foi ». Et tous les domaines y passent. Le domaine de l’école aussi. Comment peut-on éduquer, si l’on ne croit plus en l’avenir, si l’on n’espère plus ? Ne pourrions-nous pas faire en sorte que cette crise devienne une opportunité ? Que la question actuelle de la survie du Collège Cévenol devienne une opportunité pour mettre « sur la table » la question de l’école ? Car l’école a été « le premier mot de la Réforme, le plus grand », a dit l’historien Michelet[1]. On n’est pas sans savoir que « l’instruction publique, telle que nous la connaissons, peut être considérée comme l’enfant légitime de la tradition chrétienne, en particulier de la Réforme[2] ». Nous, protestants, ne pouvons-nous pas nous interroger à nouveau sur notre rapport à l’école, nos responsabilités en matière d’éducation, de formation, de transmission ? Qu’est ce que le protestantisme a à dire sur la question scolaire aujourd’hui ? Qu’a-t-il à proposer ? Quel éclairage peut nous venir de l’héritage de la Réforme ? Comment reprendre confiance et redonner confiance dans ce domaine ? Comment mieux répondre aux attentes nouvelles des familles ? Comment être ces « réparateurs de brèche [3]», canaux de bénédiction pour notre nation ?


Mettre sur la table la question scolaire.

« Mettre sur la table la question scolaire », voilà une attitude bien protestante. N’est-ce pas le propre du protestantisme de se remettre en question régulièrement ? Le protestantisme n’est pas quelque chose de figé, mais il est, doit être, en perpétuel mouvement. On ne peut rester figés dans ses positions, dans ses certitudes. On ne peut se contenter de reproduire des modes de fonctionnement qui ont été une réponse à une époque, et qui sont devenus habituels, sclérosés. On est appelé à se réformer sans cesse[4]. « Le protestantisme s’est produit comme un principe applicable à tout ce qui est susceptible d’examen. Le protestantisme en politique, en religion, en littérature, est le droit de s’isoler de la communauté de croyances, pour voir si l’on pourra s’y rattacher et jusqu’à quel point (…) Le protestantisme, c’est l’individualisme dans la pensée. Le protestantisme, c’est une forme de liberté[5] » disait Alexandre Vinet. Prenons cette liberté aujourd’hui en osant remettre sur la tapis la question de l’école.

S’il est « protestant » de se rappeler fièrement l’héritage de la Réforme, mais aussi celui du 19ème siècle avec son immense contribution à la mise en place de l’école laïque, il est tout aussi protestant de se reposer la question de l’école aujourd’hui, de se remettre en question, de faire un bilan critique en vue de poser, peut être, des bases nouvelles pour un élan nouveau. Ce qui a été pertinent dans les choix faits au 19ème siècle ne l’est peut être plus aujourd’hui. René VOELTZEL, professeur à la faculté de théologie de Strasbourg, disait : « Quand on pense à l’importance capitale attachée par la Réforme au 16ème siècle à ses écoles et ses Académies, on se sent quelque peu honteux de la capitulation sans conditions du dernier quart du 19ème siècle.[6] » Sans tomber dans le piège d’une nostalgie stérile, ou d’un retour en arrière anachronique, il affirmait que l’engagement protestant dans l’école laïque ne s’opposait pas au maintien, voire à l’implantation d’écoles protestantes confessionnelles : « Les écoles libres devraient émarger au budget de l’Eglise [7]».

Nous savons que le Christ est venu afin tout réconcilier avec lui-même, et nous rendre participants à cette œuvre de réconciliation par ce commandement d’aller en son nom, d’enseigner, de faire des nations des disciples… Pourtant, nos programmes d’éducation n’amènent-ils pas plus souvent les élèves à se conformer à la croyance selon laquelle tous les points de vue sur la vie, les valeurs et les droits sont également valables, le relativisme se cachant derrière le rideau du principe de tolérance mal compris ? Dans les faits, ne peut-on pas constater plutôt que ce sont les nations qui enseignent l’Eglise [8], qui façonnent nos enfants et non l’Eglise qui enseigne les nations[9] ? Ne sommes-nous pas tombés dans les pièges d’une philosophie dualiste qui sépare de façon étanche, au lieu de simplement distinguer, spirituel et temporel, science et foi, gommant ainsi la pertinence de la Parole de Dieu pour tous les domaines de la société, réduisant le « Royaume de Dieu » à une dimension purement intérieure, privée ? Martin Luther King disait : « La plupart des gens, et des chrétiens en particulier, sont des thermomètres qui enregistrent l’opinion de la majorité, pas des thermostats qui transforment et régulent la température de la société. Les chrétiens sont des ‹suiveurs› de culture plutôt que des initiateurs de culture[10]Et comment être « initiateurs de culture » sans donner la priorité à l’école, à la formation ?


Qu’en est-il de notre théologie de l’éducation, de l’instruction ?

Et qu’en est-il de notre théologie de l’éducation, de l’instruction ? En avons-nous une ? Que penser de la théologie catholique qui fonde la nécessité d’écoles chrétiennes sur le commandement de Jésus en Matthieu 28 : « Faites des nations des disciples… enseignez les….[11] » Que penser du commandement de Jésus d’aimer Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme, de toute notre pensée, de toute notre force ? Comment aimer Dieu de toute notre pensée quand on apprend à penser sans Dieu ? Qu’en est-il du premier rôle d’éducateur de la famille ? Qu’en est-il des commandements de transmission de tout le conseil de Dieu à la génération suivante, conseil qui touche à tous les domaines, dépassant largement le domaine de la foi personnelle ? (Deutéronome 6…) Qu’en est-il du 2èmecommandement[12] qui consiste à ne pas se faire de représentation de ce qui est dans le ciel ou sur la terre, et c’est ce que nous laissons faire quand nous négligeons de transmettre une vision juste de Dieu, mais aussi une vision biblique du monde ?

L’école est le lieu de transmission d’une vision du monde qui reste toujours une représentation, une interprétation de tous les domaines de la réalité : histoire, géographie, économie, langues, biologie, mathématiques, etc. Elle est un véhicule des philosophies dominantes. Elle propose et parfois impose ses propres définitions de la vie, de l’homme, de la famille. En tant que chrétiens, qu’en est-il de notre compréhension de la connaissance, de notre épistémologie ? La considérons-nous autonome, indépendante de la révélation ? Le propre de la connaissance, dans une perspective biblique, n’est elle pas d’amener à la RE-connaissance[13] ? Comment former une pensée claire chez les enfants, quand, selon ce qu’écrit Paul dans l’épître aux Romains, on ne lui « rend pas grâce[14] », quand, l’ayant « connu » par ses ouvrages », par le témoignage de sa création, objet de tous les programmes scolaires et universitaires, on refuse de le « re-connaître », de le « glorifer » ?

C’est cette attitude-là, cet « égarement dans de vains raisonnements » qui fait que les cœurs « sans intelligence » sont « plongés dans les ténèbres ». « Se vantant d’être sages, ils sont devenus fous ». Qu’avons-nous fait de ce concept biblique central qu’est la sagesse et l’importance de sa transmission, but premier de l’éducation dans la tradition juive est dont le fondement est… la « crainte de l’Eternel[15] » ? Comment accomplir le mandat culturel de l’Eglise sans donner la priorité à l’école, véhicule essentiel de transmission de culture, d’une sagesse qui vient « d’en haut [16]» et non pas « d’en bas » ?  

Pierre Courthial, pasteur de l’Eglise   Réformée et ancien doyen honoraire de la Faculté de Théologie d’Aix en Provence, insistait sur ces débordement nécessaires d’un culte que l’on rend à Dieu sur la culture. Il écrivait : «Le culte que nous avons à rendre à Dieu doit progresser peu à peu, non seulement dans notre vie cultuelle, au sens étroit, par rapport à l’Église instituée, mais aussi, au sens large, et d’une certaine manière surtout, dans notre vie culturelle, par rapport au Règne de Dieu (et à l’Église au sens large), qui embrasse, avec et bien au-delà de l’Église instituée, tous les aspects éthique, professionnel, légal, artistique, économique, civique, social, relationnel, historique, intellectuel, etc., de la vie de l’homme.»[17] .

Je reste toujours un peu étonné que nos milieux évangéliques valorisent la formation de la pensée, la formation théologique… à partir de 18 ans pour les volontaires, sans même penser que le même effort pourrait, devrait être fait pour les plus jeunes ! Quand on parle de formation, cela devrait commencer au berceau ! Pourquoi avons-nous délaissé l’école, lieu privilégié de formation (ou de déformation) de la pensée ?


Le rapport de l’éducation, de l’école à l’Eglise doit être repensé.

Rappelons-nous que chaque Temple protestant abritait une école au 16ème siècle. La discipline des Églises réformées de France stipule, en 1559, que «les Églises feront tout devoir de dresser écoles et donneront ordre que la jeunesse soit instruite». Le Synode national de Saumur établit en 1596 : « il est expédient d’avertir les provinces de s’efforcer d’établir chacune un collège en leur province, et toutes ensemble deux Académies au moins[18] ». Calvin lui-même fait ce constat, ayant étudié 16 siècles d’histoire de l’Eglise : « l’Eglise n’a jamais fleuri sans écoles », « Les écoles sont les semences des Eglises[19] ». On a compté jusqu’à 2000 écoles, des dizaines de collèges, 8 Académies en France. Tout fut perdu après la Révocation de l’Edit de Nantes.

Il faudra attendre le 19ème siècle pour voir de nouveau un vaste mouvement d’implantation d’écoles protestantes. Il y en aurait eu près de 1500. Très actifs dans l’établissement de l’école laïque à la fin du XIXe siècle, les protestants ont manifesté envers cette nouvelle institution une confiance telle qu’ils ont donné à l’Etat leurs écoles normales et la plupart de leurs écoles primaires [20] . Quel contraste avec ce que le protestant Frédéric Guizot proclamait, quelques années auparavant : « Il faut, pour que cette instruction soit vraiment bonne et socialement utile, qu’elle soit profondément religieuse…il faut que l’éducation populaire soit donnée et reçue au sein d’une atmosphère religieuse, que les impressions et les habitudes religieuses y pénètrent de toute part…C’est dire que dans les écoles primaires, l’influence religieuse doit être habituellement présente[21]. »

Alors que le choix de la laïcité était fait par la plus grande partie des protestants, avec comme motivation cachée, la volonté d’ôter aux catholiques leur main mise sur l’éducation scolaire, des voix se sont cependant élevées contre ce choix radical. Alexandre Vinet, par exemple, l’un des premiers partisans réformés de la séparation des Églises et de l’Etat, se réjouissait de tout ce qui contribuait à l’union des Églises et de l’école[22]. « L’Église renferme l’école; il ne peut pas y avoir, d’après la nature même, la forme sous laquelle le christianisme nous a été donné, d’Église sans école; partout où le vrai christianisme s’établira, vous verrez naître des écoles; les écoles sont les premiers établissements de tous les missionnaires

Insistant sur la nécessité de la formation, priorité absolue de l’Eglise, le théologien évangélique Tozer a souligné l’importance capitale de la formation, pour pouvoir accomplir ce que Dieu a pour chacun de nous : « la conception selon laquelle le premier devoir de l’Eglise est de répandre l’Evangile jusqu’aux extrémités de la terre est fausse…Son premier devoir est d’être spirituellement capable de le répandre. Répandre parmi les païens un christianisme dégénéré et moribond, ce n’est pas accomplir le commandement du Seigneur »

Le théologien contemporain E.P Clowney, auteur du récent ouvrage « L’Eglise[23] », envisage la responsabilité de l’Église envers l’école comme moyen d’affermir l’éducation reçue au sein de la famille et de l’Église[24]. Sa voix n’est pas isolée. Et que dire de nos frères et sœurs adventistes qui voient l’école comme faisant partie du cœur même de l’Eglise… cela est évident dans toutes leurs fédérations, mais a bien du mal à passer en France Métropolitaine !

En fait, la question revient à savoir si nos « écoles du dimanche » ne devraient pas être aussi des écoles du lundi, du mardi, etc…


Dénoncer le mythe de la neutralité.

Les protestants du XIXe siècle on fait le choix d’une école d’Etat, en s’appuyant sur cette idée qu’une neutralité était possible. Or nous savons bien que la neutralité n’existe pas! Education et neutralité sont des termes contradictoires! Car éduquer signifie «conduire hors de»[25], cela conduit toujours quelque part! Arnold De Graaf écrit: «L’éducation est toujours de nature religieuse, dirigée et motivée par une conviction religieuse que ce soit l’idéal humaniste, l’islam, les postulats de neutralité ou la vision chrétienne du monde[26]

Le philosophe catholique Jacques Maritain faisait remarquer ceci : «Toute théorie pédagogique est fondée sur une conception de la vie et ressortit par suite nécessairement à la philosophie. Sans remonter jusqu'aux grands maîtres e l'Antiquité, nous constatons que de nos jours la philosophie naturaliste a donné naissance à une pédagogie naturaliste (Spencer), le sociologisme à une pédagogie sociologiste (Durkheim, Dewey, Natorp, Kerschensteiner), le nationalisme et étatisme à une pédagogie nationaliste et étatiste (Fichte et le système scolaire prussien). La pédagogie « suit le flux et reflux des courants philosophiques » c'est qu'elle n'est pas une science autonome, mais dépendante de la  philosophie (…)« Il n'y a pas de pédagogie neutre : ou bien elle n'est pas pédagogie » Tout pédagogue adore un dieu : Spencer la nature, Comte l'humanité, Rousseau la liberté, Freud le sexuel, Durkheim et Dewey la société, Wundt la culture, Emerson l'individu... Ou bien tout réduit à s'adapter à l'enfant et à laisser faire en tout la nature, c'est‑à‑dire au néant de pédagogie. À la vérité, si le monde moderne est si obsédé de pédagogie, n'est pas qu'il ait fait dans ce domaine des découvertes extraordinaires, c'est que, comme le dit Chesterton (souvent et heureusement cité par le Dr De Hovre) l’homme moderne a perdu son adresse : il ne sait pas où il habite ni ou il va ; c'est sans doute pour cela qu'il s'occupe tant des autres. »[27]

Cornelius Van Til, ce grand philosophe et théologien réformé, raconte ainsi son parcours d’élève, et dénonce ce mythe de la neutralité de l’école :

«Vous savez comme moi que chaque enfant est conditionné par son environnement. Vous avez été tout autant conditionné à ne pas croire en Dieu que je l’ai été à croire. Il faut appeler les choses par leur nom! Si vous dites que ma foi m’a été inculquée à travers le biberon, je répondrai que votre incroyance aussi vous a été inculquée à travers le biberon! (…)C’est pour répondre à ces vœux (prononcés lors de mon baptême enfant, par mes parents) que mes parents m’ont envoyé dans une école chrétienne. Là-bas, j’ai appris que ma condition de racheté du péché et mon appartenance à Dieu allaient influencer et marquer tout ce que je savais et faisais. J’ai vu la puissance de Dieu dans la nature et sa providence à l’œuvre dans le cours de l’histoire. Cela a donné une certaine assise à mon salut en Christ. Bref, le monde dans sa totalité s’est peu à peu ouvert à ma compréhension. A travers mon instruction, j’ai appris à considérer toutes ces questions sous la direction de la toute-puissance et de l’omniscience du Dieu dont je suis l’enfant par le Christ. Je devais apprendre à penser les pensées de Dieu après lui, en m’y efforçant dans tous les domaines de la connaissance (…) Etre sans parti pris, c’est tout simplement une autre façon d’avoir un parti pris! L’idée de neutralité en matière religieuse est juste une tenue de camouflage qui recouvre une attitude négative envers Dieu. Il faut bien voir que celui qui n’est pas pour le Dieu du christianisme est, de fait, contre lui.»[28]

Enfin, nous ne pouvons pas croire à ce mythe de la neutralité quand on sait qu’un enseignant ne transmet pas seulement ce qu’il sait, mais ce qu’il est… et que « le disciple sera comme son maître[29] » a dit Jésus. D’où le conseil des proverbes « celui qui fréquente les sages devient sage, mais celui qui se plaît avec les insensés s’en trouve mal [30]».

Dénoncer ce mythe de la neutralité ne signifie pas que nous devions nous désengager du système public et tout miser sur des écoles confessionnelles. Il y a place pour les deux, à l’exemple de l’Eglise Evangélique en Allemagne (EKD) qui affirme sa position fondamentale : l’engagement de l’Eglise pour les écoles sous tutelle protestante est un complément à l’engagement de l’Eglise pour le sytème scolaire public. Voilà qui donne à réfléchir ! [31]


La création d’établissements scolaires protestants évangéliques.

Depuis 26 ans maintenant,   les premiers établissements scolaires protestants évangéliques ont vu le jour, une « troisième vague » pour les écoles protestantes disent certains… C’est l’initiative d’un papa que j’ai rejoint avec mon épouse en 1985, pour me lancer dans cette création d’un établissement scolaire privé, évangélique, le « l’Etablissement scolaire privé Daniel » en Alsace. Depuis, je travaille le sujet, je le médite… ma pratique sur le terrain comme enseignant, longtemps directeur d’établissement, puis président de l’association gestionnaire, alimente, corrige et défie ma réflexion, qui, à son tour, approfondit, questionne et remet régulièrement en question ma pratique. La compréhension de notre mission éducative, de son enracinement historique et théologique, a pris des années, et a initié, encouragé la création de nombreux établissements scolaires protestants évangéliques en francophonie, pour la plupart de petite taille, mais riches d’ une solide identité, d’une solide vision, regroupés autour de valeurs communes écrites dans une Charte et une Déclaration[32].

En France, ces établissements ont le statut d’écoles privées hors contrat, et ne bénéficient donc d’aucune aide de l’Etat, c’est la contrepartie d’une plus grande liberté, liberté contrôlée cependant. Ce statut implique un grand engagement de la part des familles, qui s’engagent à participer financièrement, selon leurs revenus, mais aussi de la part des enseignants, qui renoncent à une sécurité de l’emploi et à des meilleurs salaires, pour s’investir dans ces structures « corps et âmes ». Le cas des écoles évangéliques belges est un peu différent, puisque ces établissements bénéficient du soutien de l’Etat.

Il y a aujourd’hui une trentaine d’établissements de ce type en francophonie du nord (France, Suisse romande et Belgique), pour la plupart des écoles maternelles et primaires, mais aussi 5 collèges et 3 lycées, regroupant à peu près 2000 élèves, l’ensemble représenté dans cette association que je préside : l’AESPEF (Association des Etablissements Scolaires Protestants Evangéliques[33]), membre du CNEF. Ceci sans compter notre investissement dans la formation d’enseignants et la création d’écoles en Afrique francophone, en partenariat avec l’ACSI (Association of Christian Schools International)

La compréhension de ce que nous n’étions pas est venue également nous affermir dans notre vocation : nous avons compris que notre école n’avait pas son identité dans une « réaction » à l’école laïque, ou au « monde », mais qu’elle était une réponse à la compréhension de ce qu’était notre responsabilité éducative, qu’elle était le fruit de notre attachement aux Ecritures et à la vision du monde spécifique qui en découle, qui se veut exempte de dualisme, qu’elle était l’aboutissement logique de notre conviction de la nécessité de cohésion entre la famille, l’église et l’école, qu’elle était une réponse à l’appel du Christ de faire de toutes les nations des disciples, qu’elle s’enracinait dans un héritage en matière d’éducation, de tradition biblique, juive mais aussi chrétienne, source de bénédiction pour bien des générations dans notre pays.


Un héritage qui inspire.

C’est ainsi que nous puisons inspiration, encouragement dans cet héritage, et en particulier dans cet héritage de la Réforme, tout en étant attentif à ce que « Dieu dit aujourd’hui », étant ouverts aux innovations, aux adaptations nécessaires.


La foi seule.

Elle éclaire tous les domaines de la vie.Foi en Dieu, foi en soi-même, foi en l’enfant qu’on instruit.

2 Pierre 1 : 5-8 « A cause de cela même, faites tous vos efforts pour joindre à votre foi la vertu, à la vertu la connaissance, à la connaissance la maîtrise de soi, à la maîtrise de soi la patience, à la patience la piété, à la piété l'amitié fraternelle, à l'amitié fraternelle l'amour.

Rappelons-nous la célèbre citation de Martin Luther : «Instruisez le peuple! Et surtout prenez à cœur son développement spirituel! Créez un peuple chrétien! Pénétrez-le de l’esprit de l’Évangile! C’est là seulement qu’est pour la nation l’ancre de salut.»[34]

« Toute bonne instruction doit commencer par la foi [35]» disait Calvin.

Son maître, Mathurin Cordier qui se posait la question de savoir comment on en était arrivé à une telle situation de désastre, en particulier au niveau des familles et de l’éducation (nous sommes au début du 16ème siècle à Paris) «  Pourquoi user de contrainte ? Pourquoi frapper et même torturer ? Veux-tu atteindre sans peine le but que tu t’es fixé ? Veux-tu enseigner aisément ? Commence par les bonnes mœurs. Commence par Dieu et les biens célestes, t’appuyant sur l’aide de Dieu et non sur tes propres forces. Enseigne, dis-je, aux enfants à aimer le Christ…à tout exécuter à la louange de Dieu, à tout rapporter à Sa gloire ; apprends-leur à être pieux, doux, obéissants et bienveillants…laisse de côté les faisceaux de verges, pour prendre les flambeaux et les boutefeux de la piété[36] ». «Il y a pour le moins cinquante ans, qu’ayant pris la charge d’enseigner les enfants, j’ai toujours eu ce désir de faire par tous moyens à moi possibles qu’ils conjoignissent la piété et les bonnes mœurs avec l’étude des lettres.» «Veux-tu atteindre sans peine le but que tu t’es fixé? Veux-tu enseigner aisément? Commence par les bonnes mœurs. Commence par Dieu et les biens célestes, en t’appuyant sur l’aide de Dieu et non sur tes propres forces.» «Si vous voulez de tout votre cœur faire quelque progrès dans votre caractère, et même dans les belles lettres, aimez Dieu uniquement, adorez-le pieusement, mettez votre espérance en lui; dirigez toutes vos études vers Dieu, comme vers un but[37]

Le problème de la séparation sacré/profane[38] que nous avons évoqué plus haut nous fait croire qu’il est demandé au chrétien seulement une vie spirituelle intérieure et une certaine présence dans l’Eglise, puis manifester certaines qualités morales dans son existence professionnelle et sociale, « sans que la substance même de son travail ou de ses rapports humain soit positivement informée par sa foi ». Nous avons ici la cause d’un processus de désincarnation. Implanter des écoles chrétiennes, c’est incarner le message de l’Evangile dans la société.

Il y a donc un rapport étroit entre foi et école, mais aussi entre foi et Université : « La culture ou la science ne sont pas des éléments superflus de l’existence. Elles nécessitent de la part du chrétien un engagement dans l’humain ; elles représentent une activité qui a pour objet l’homme et la création tout entière. Jésus Christ et la Bible, qui en témoigne, donnent à ceux-ci un sens très précis. C’est pourquoi l’Université, dont l’objet essentiel est cette culture sous toutes ses formes et cette science, ne peut rester dans un domaine indifférent à la foi [39]».

Abraham Kuyper, pasteur, théologien, 1er ministre des Pays Bas au début du 20ème siècle, fondateur de l’Université libre d’Amsterdam, a déclaré : « il n’y a aucun domaine de la culture des hommes dont le Christ ne puisse dire: c’est à Moi!» pour reprendre la célèbre citation d’Abraham Kuyper[40].

Tout ceci sans compter la démonstration de foi que représente chaque création de ce type d’école  aujourd’hui !

Dans un de ses articles sur l’instruction populaire, Alexandre Vinet réfléchissait à la situation de la France : « La société, ayant cessé de s’amarrer, en quelque sorte, à des croyances religieuses et morales, est attachée au char de l’opinion. L’opinion a tout envahi. (…) nous ne concevons, pour un peuple sans foi, aucun repos, aucun point d’arrêt que le despotisme. Pensez-y bien : tant de liberté, et point de croyances ! La conscience du droit séparée de celle du devoir ! De l’intérêt beaucoup, des affections si peu ! Quelles combinaisons ! Quelles chances ! Quel avenir ! (…) La liberté sans la foi a fait couler les nations…[41] »

Ainsi, l’école protestante, l’école chrétienne découle de ce principe fondamentale de « la foi seule ».

Les Ecritures seules.

Elles sont la Parole de Dieu, elles sont l’autorité, la référence, elles sont pertinentes pour tous les domaines de la vie ; elles constituent une « vision biblique du monde ».

Le premier but de l’instruction, de l’école, pour les protestants du 16ème siècle, était d’apprendre à lire pour pouvoir lire les Ecritures, et par là même, connaître Dieu. C’est sous son impulsion, rappelons-nous, que la ville de Genève décrétera l’instruction obligatoire pour tous, bien avant les lois de la fin du XIXe siècle donc.

Permettez-moi de vous citer le texte d’introduction au premier abécédaire en langue française, utilisé dans les écoles protestantes des XVIe et XVIIe siècles: «Grands et petits qui désirez apprendre à servir Dieu par son Fils Jésus-Christ, cet ABC il vous conviendra prendre, en invoquant l’aide du Saint Esprit…»[42] La finalité de toute instruction, de toute éducation, reste la connaissance de Dieu et l’acquisition de la sagesse.

Guillaume FAREL écrivait : « Le père et la mère doivent tâcher que leurs enfants, tant fils que filles, aient connaissance de l’Ecriture et ce qu’est contenu en icelle ; car l’Ecriture sert à tout et profite à tous. Elle n’est pas comme les fables et mensonges, ni aussi comme mauvais arts ou comme l’Alcoran de Mahumet, qu’il la faille défendre à personne ; mais très sainte et très digne que tous, en tout temps, en tout âge et état, en aient connaissance….

Avec icelle Ecriture, le père et la mère et tous ceux qui ont charge et qui conversent avec les enfants, de fait et de parole doivent donner l’exemple à leurs enfants d’aimer, craindre et honorer Dieu : se donnant bien garde (combien petites que les enfants soient et qu’ils semblent ne connaître, n’entendre rien), qu’ils ne fassent, ne disent choses vilaines devant eux qui leur donnent aucun scandale. Car mieux vaudrait qu’on mît une meule de moulin au col de ceux qui leur montrent mauvais exemple, et qu’ils fussent jetés au plus profond de la mer.[43]

Que là où les écoles sont dressées, qu’elles soient entretenues, en réformant ce qui a besoin d’être corrigé, et y mettant ce qu’il faut ; et là où il n’y en a point, qu’on en ordonne, et au lieu de la moinaille et des charges de la terre, qu’on regarde gens de bien et de bon savoir, qui aient grâce d’enseigner avec la crainte de Dieu, et enfants aussi bien nés et de bon esprit, ayant la semence de la crainte de Dieu. [44]

Evoquant la pédagogie protestante du 16ème siècle, l’auteur Valdo Dürrleman souligne ceci : «Le meilleur moyen d’unir l’éducation à l’instruction, la piété à la culture, était de mettre l’une et l’autre sous l’autorité et la dépendance de la Parole de Dieu.»[45]

La place fondamentale des Ecritures à l’école a été rappelée par le sermon du pasteur Guillaume Monod à l’Oratoire à Paris : « Oh ! si la France savai