Le roman de notre vie

Enjeux (autour) de l’adoption

Raymond Heintz, psychiatre-psychanalyste

avec la collaboration de Dominique Parmentier, psychologue

Nous avons tous besoin de pouvoir élaborer le récit du roman de notre vie. Dans le cadre d’une adoption, chacun connaissant un bout de l’histoire, c’est un chantier collectif d’écriture qui s’ouvre…


L’ Autre Monde, celui que tout nouveau-né est amené à quitter lorsque vient pour lui le temps d’apparaître au Nouveau Monde. Premières explorations – visages, regards, voix, peaux, odeurs. Premiers échanges, premières joies et tristesses. Premier chez soi. Plus tard… des chez-soi qu’il faudra apprendre à quitter : « c’est pourquoi l’homme quittera père et mère. » (Genèse 2.24), afin que puissent se construire d’autres chez soi, ouverts au prochain, à l’autre et au souffle du Monde. Ainsi va la vie des hommes.

À chaque nouvelle étape, à chaque nouveau chapitre du roman de nos vies, le chapitre précédent disparaît dans les limbes de notre inconscient, pour nous permettre d’investir des horizons nouveaux.


Tout débute au chapitre 2

Aucune vie n’est un long fleuve tranquille, nul besoin d’avoir un adolescent à la maison, pour savoir que le dur métier de parent, comme celui d’enfant d’ailleurs, suppose une « formation » continue : cent fois sur le métier tu remettras ton ouvrage.

Mais, dans le cas particulier de l’adoption, une difficulté supplémentaire – qui peut aussi être une chance – surgit, dans le parcours de vie de l’enfant adopté (et dans celui des parents adoptants) : les choses se passent comme si le roman avait débuté par le chapitre 2 !

Il est habituellement conseillé aux parents adoptants de révéler à leur enfant, dès qu’ils le peuvent, les circonstances de son arrivée dans le foyer. Mais il se peut que des parents cachent à leur enfant le fait qu’il ait été adopté, par crainte du bouleversement que cela va générer dans un équilibre familial que viendrait fragiliser la révélation d’un secret ; il se peut qu’ils diffèrent cette annonce jusqu’au moment jugé opportun, dans le processus de maturation de leur enfant (et peut-être d’eux-mêmes !). Il se peut aussi qu’ils se retrouvent confrontés brutalement à un questionnement de l’enfant, lors d’une grossesse au sein de la famille, ou à la suite d’une remarque d’un tiers, ou d’un camarade d’école.


Retisser le fil de son histoire

Mais que l’enfant sache qu’il a été adopté ou qu’il n’en sache rien, n’y change rien : l’enfant le sait toujours. Même s’il a « la mémoire trouée », il aura le sentiment confus qu’il manque un chapitre au roman de sa vie : cela s’exprimera alors par des comportements ayant valeur de symptômes, signe de ce qu’un savoir non su questionne sans relâche.

Tout un chacun, quelles que soient les circonstances de sa venue au monde, est en droit, si ce n’est en nécessité psychique, de pouvoir retisser en mots le fil de son histoire. L’enjeu crucial, chez l’adopté comme l’adoptant, devient alors l’écriture de ce chapitre 1, qui va donner sa cohérence et sa continuité au roman de la vie et au roman familial. Cette écriture peut s’étaler sur plusieurs années, ou sur toute une vie, voire sur plusieurs générations. Elle comporte une particularité et une exigence.


Écrire à plusieurs mains, en vérité

La particularité est que chaque protagoniste (adoptant, adopté, parent biologique, intermédiaires, services sociaux) connaît un bout de l’histoire, mais aucun n’est à même d’en être le détenteur de façon exclusive. C’est donc un chantier collectif d’écriture qui s’ouvre, traversé par le trauma de l’abandon de l’enfant par le parent biologique et la nécessité de l’humaniser, par le questionnement sur le désir des adoptants. Accouchement d’une écriture de la vie, là où les mots manquent, les repères tanguent : le réel est ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, disait Lacan.

L’exigence est que ce chantier d’écriture soit traversé par les accents de la vérité (vérité n’est pas exactitude), le parler vrai de ce que nous ressentons, mots habités, seule façon de s’accommoder des trous, des silences, ou des constructions imaginaires qui jalonnent tout chemin de vie.

« La remise en forme de sa propre histoire, c’est-à-dire la reconstruction historique que l’on se fait de son passé et de celui de sa famille, permet d’oublier. Oublier ce qui était auparavant des souvenirs traumatisants ou des réminiscences, c’est-à-dire des rappels [des répétitions] sans représentation » (S-D Kipman, « Marchand d’oublis », in Psychiatrie française, no 5-88).

Alors seulement l’enfant adopté pourra être en paix avec lui-même et ses proches : « vous êtes ma vraie famille » dira l’un deux, au sortir d’une consultation d’accès à ses origines, entraînant chacun de ses parents par la main.

"Presse régionale protestante" première parution dans les numéros de novembre du Cep, Reveil, Echanges, Ensemble, Protestant de l'ouest, Ralliement, liens protestants, Parole protestante en Basse-Normandie, Paroles Protestantes ed. Paris et ed. Est-Montbéliard.

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