Quand la maison, lieu de confinement devient un lieu de souffrance

Mis à jour : juil. 16



Rencontre avec André LETZEL

Propos recueillis, pour les AFP, par Françoise CARON, présidente de la fédération des AFP


1. « Faites de ces temps des temps de retrouvailles, de partages, de redécouverte du bonheur d'être ensemble ». Que pensez-vous de cette proposition qui semble décalée avec les nombreux appels que nos associations reçoivent mettant en évidence une forme d'implosion intra familiale derrière les volets clos ?

Nous vivons, pour beaucoup d’entre nous, une période inédite. Nos libertés et nos mouvements individuels sont très fortement restreints. Pour les uns, l’arrêt brutal de l’activité professionnelle, pour d’autres, le déplacement de ces mêmes activités à la maison font ressurgir des peurs voir des angoisses. Le couple conjugal et parental doit s’improviser surveillant et enseignant à domicile. Les informations dans les médias ne rassurent pas forcément ce qui peut renforcer les angoisses.

Tous ces changements involontaires sont des marqueurs de stress qui semblent assez loin du bonheur et du rêve annoncé.

Alors quoi de plus naturel que de se rassurer auprès des plus proches. Voilà l’idéal ! Le rêve, qui pour certains, d’ailleurs n’en est pas un, de trouver auprès des plus proches conjoint et enfants un endroit rassurant et apaisant.


Mais toujours est-il que ces moments, même si personne ne les a choisis, comportent des défis et des possibilités. Là où d’habitude, travail et déplacements oblige, les familles se croisent, maintenant tous sont présents au même endroit. Mais la présence à elle seule ne suffit pas pour provoquer un sentiment de bonheur.

D’autres facteurs sociaux rentrent en compte. Un couple qui se trouve dans une maison (le luxe absolu pendant le confinement), éventuellement avec un jardin, aura probablement des meilleurs cartes pour créer des moments en famille qui soient porteur de bien-être, par rapport à une famille de 4-5 personnes entassés dans 30m2.

Le confinement, quand il devient entassement, risque d’accentuer des conflits déjà présents auparavant. Il est en quelque sorte un révélateur de crise.

Mais parler de bonheur n’est peut-être même pas, pour certaines familles, la priorité. Si seulement, simplement, on pouvait déjà avoir des moments sans conflit, sans cris…


Un grand nombre d’associations, mais aussi des conseillers conjugaux en libéral continuent leur activités et leurs missions, même si c’est par visioconférence. Il me semble primordial, malgré ces temps si particuliers, de rechercher de l’aide. Le professionnel qui fait tiers va peut-être pouvoir aider a améliorer la communication, à permettre de « vider son sac », à faire descendre la pression. Pour ensuite permettre de communiquer autrement.

Mais ce ne sont que quelques pistes très simples.


Ce qui me semble primordial, c’est de ne pas rester seuls avec une colère, une peur ou une angoisse. Être dépassé par la situation actuelle n’est nullement une honte. Il est normal d’avoir peur, d’avoir l’impression de ne pas y arriver. Mais les lieux existent où vous pouvez trouver une aide adéquate. N’attendez pas !



2. Difficile quand la tension monte, que chacun commence à s'agiter, difficile de dire : « Je vais prendre l'air ou encore, va faire un tour ». Y a-t-il d'autres pistes pour évacuer la tension que celle des invectives ou de l'éviction impossible ?


Il est extrêmement difficile de pouvoir donner des réponses qui peuvent s’appliquer à tous. Cela va forcément dépendre du contexte dans lequel vous vous trouvez.

Tout d’abord, la vigilance des services de l’état concernant la violence intrafamiliale a été renforcée. Pour les femmes victimes de violences il y a depuis peu la possibilité d’envoyer un sms au 114 (accessible 24724 et 7/7) ou encore en allant sur : arrêtonslesviolences.gouv.fr.


Même si nous sommes témoins indirects d’une énorme augmentation de violences dans le vase clos familiale ces derniers jours en France, toutes les tensions ne finissent pas en violence.


Si le lieu d’habitation le permet, il peut être aidant de s’isoler quelques instant dans une pièce. Je rappèle quand même que les règles de confinement permettent les activités sportives dans un rayon de 1km autour du domicile et au maximum une heure. Alors pourquoi pas sortir 30mn ?


Ce qui compte est de mettre à distance. Au sens propre comme au sens figuré. Prendre du recul. Idéalement il serait utile de se poser la question sur ce qui provoque cette tension. Pouvoir dire ce qui agace. Mais tout le monde ne saura pas non plus entendre la souffrance de son vis-à-vis sans jugement. Ce que nous sommes en train de vivre peut être traumatisant pour certains, alors il est primordial de donner un sens aux événements pour mieux rebondir ensuite. La colère est une émotion légitime qui nécessiterait à ce qu’elle soit entendue si on veut éviter qu’elle devienne violence. Mais là encore, cela nécessiterait une capacité d’introspection, d’écoute de soi qui n’est pas forcément appris.

Dans mon cabinet, je fais l’expérience que, quand la personne exprime une colère et n’est pas jugée, mais que l’on cherche à comprendre ce qui se passe pour elle, alors la personne est moins sur la défensive. Le dialogue peut souvent reprendre à ce moment là.


3. Cette situation n'est-elle pas plutôt révélatrice d'un mode de fonctionnement et de comportement qui s'exacerbe dans ce contexte ?


Les violences conjugales et intrafamiliales peuvent connaître plusieurs causes. Le confinement peut être vécu comme un emprisonnement, une privation de liberté. Si on rajoute à cela une perte d’emploi ou une forte diminution de revenus, la peur de tomber malade, et finalement la peur de la mort (celle des proches et de la sienne) sont toutes des facteurs de stress et d’angoisse. Il est important de comprendre que ces peurs sont légitimes !


Elles se rajoutent aux facteurs plus structurels de violences intrafamiliales. Le fait de rester « les uns sur les autres » réduit ou empêche une nécessaire prise de recul. Chaque couple a un mode de fonctionnement. Il est d’ailleurs souvent inconscient et se met en place lors du choix du partenaire et peut tourner autour d’une question comme : Comment l’autre va pouvoir m’aimer moi ?

Le fait d’être confiné, de se trouver 24h/24 avec les enfants à la maison met en branle le rêve que le partenaire peut prendre soin de moi. Cela peut être vécu comme une menace, une trahison. Mais encore faut-il en avoir conscience. La violence nait souvent à ce moment là.

4. Vous êtes aussi pasteur, pensez-vous que la spiritualité ou l'absence de spiritualité joue un rôle dans la façon dont on traverse des moments aussi difficiles ?


Boris Cyrulnik parle dans son livre : « La psychothérapie de Dieu » de l’importance que peut jouer la foi pour un croyant dans la résilience et le temps de « guérison » d’un traumatisme. Le fait de pouvoir sortir de l’enfermement temporel et corporel dans un mouvement de relation verticale permet l’émergence d’un espoir et pour beaucoup de croyants une aide réelle. La méditation des textes comme des Psaumes ou des Lamentation de l’ancien Testament (première partie de la Bible) peut réellement soulager la personne. Sortir de sa propre souffrance, observer comment d’autres personnes, dans d’autres lieux, d’autres temps ont réussi à donner sens à la souffrance est en effet une aide précieuse.


Je ne sais pas s’il peut y avoir une absence de spiritualité. Il s’agit encore et encore de donner un sens à la souffrance, au traumatisme, à la difficulté que je traverse. Et ce sens peut être donné par la foi et une croyance. Ceux qui ne croient pas en un Dieu auront peut-être d’autres ressources. Mais depuis le début de l’humanité, l’humain cherche et trouve souvent un soutien non-négligeable dans la possibilité de s’adresser à une figure hors d’atteinte et en même temps suffisamment proche pour compatir : Dieu qui dans la foi chrétienne est aussi symbole du père (protecteur).


5. Si vous aviez 3 mots sur lesquels chacun pourrait réfléchir pour donner du sens à ces moments, lesquels seraient-ils ?

Valeurs, sécurité, humilité




André LETZEL, est conseiller conjugal et familial, sexologue, psychanalyste et pasteur









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52b rue du Général de Gaulle, 60930 Bailleul-sur-Thérain

skype : letzelandre +33 (0)6 84 14 72 16

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D.E.A. de sexologie et santé publique, Institut de Sexologie de Paris

D.I.U. étude de la sexualité humaine, Faculté de médecine de Toulouse

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Membre titulaire de : l'association interdisciplinaire postuniversitaire de sexologie (AIUS),

Association nationale des conseillers conjugaux et familiaux (ANCCEF),

Réseau d'aide au ministère (RESAM)